
Périscope #16
Cette semaine, le
Sous-Marin Jaune fait escale dans une grande ville. Le Yéti, toujours prompt à aller se jeter un godet dans le gosier pour assouvir sa soif, se précipite vers le métro. Et là, c’est le choc : le petit gars qui distribue un des journaux gratuits n’est pas là. Les NMPP font grève et bloquent leurs parutions.
Un peu désarçonné (le Yéti aime bien lire ce genre de feuilles de choux pour passer le temps dans le métro), il sort de sa besace un vieux livre de Jay McInerney qu’il avait commencé de lire et se replonge dedans. Puis se met à réfléchir : pourquoi avoir été désarçonné par ce manque d’informations gratuites. Serait-ce la même chose pour la musique, si Spotify, Deezer ou MySpace venaient à fermer ? Serait-il soudainement perdu ? En plus, ces journaux gratuits, le Yéti les jette dans la poubelle à la fin du trajet. Est-ce la même chose pour la musique : y’a-t-il une musique jetable ?
Ne tenant plus en place, le Yéti sort son gros téléphone portable Fisher Price et demande à Ciccio et Fantasio de le rejoindre fissa à la Taverne des Ours pour discuter le point.
Ces derniers temps, un fait a quelque peu déstabilisé le Yéti. Avec l’arrivée de Spotify et autre Deezer, et avec le format MP3 facile à partager, le Yéti s’est mis à ingurgiter une quantité monstrueuse de musiques gratuites et à en régurgiter tout autant. Le nouveau Massive Attack ? Une écoute sur Spotify et puis plus rien, zou à la poubelle. Le premier album de Delphic ? Une écoute rapide pour voir que finalement, c’est exactement ce quoi il s’attendait, et hop aux oubliettes.
Cette attitude, « J’écoute, je jette », a fait peur au Yéti et lui a profondément déplu. Lui qui avant écoutait le même album pendant un mois entier, il avait désormais l’impression de trahir les valeurs musicales qu’il défendait.
Il faut dire qu’à l’heure d’Internet et de l’ADSL, il est facile de perdre les pédales et de n’être qu’un entonnoir tout juste bon à écouter vaguement un fond sonore. Sans tomber dans le coté réactionnaire « C’était mieux avant », le Yéti regrette quand même les années 90 où les Inrocks donnaient chaque mois envie d’acheter 3 disques qu’on allait user jusqu’à la corde.
Et si aujourd’hui, le Yéti tente une diète de disques et de nouveautés en se focalisant que sur quelques disques qu’il adore (les nouveaux Archie Bronson Outfit, Josh Rouse et MGMT), il se dit que jamais il n’a été aussi prêt de rebasculer du coté obscur du gavage d’oie prôné par le consumérisme effréné de la société actuelle.

The Tallest Man on Earth va t'il finir à la poubelle ?
Attentif au cri du coeur poussé par le yéti, Fantasio posa une main qui se voulait rassurante sur l’épaule hirsute de son ami.
- Tu sais, mon Yéti, ça doit faire une dizaine d’année qu’on est entrés dans l’ère de la consommation frénétique de musique. Tu débarques ou quoi ?
Fantasio espérait que son geste d’amitié atténuerait sa réaction plutôt laconique.
Cela dit, ce que racontait le Yéti, Fantasio l’avait déjà vécu, c’est un sentiment qu’il sentait bien. Il se souvenait très bien des temps de Napster. Il y a 10 ans, il achetait facilement une demi-douzaine de disques par moi. Aujourd’hui, il consomme, comme tout le monde, et il doit reconnaître qu’il l’a bien cherché.
En revanche, Fantasio ne se reconnait pas tellement dans les propos du Yéti. Certes, il « jette » les MP3 de
The Tallest Man On Earth qui ne lui plaisent pas, mais pour lui finalement ce geste est l’équivalent des écoutes qu’il pratiquait au casque à la Fnac, lorsqu’il avait encore le loisir de se promener devant les bacs.
- Le Yéti, là ou je te rejoins, c’est que nous sommes des entonnoirs à musique. Ce qui ne correspond pas à nos gouts de trentenaires bien façonnés, on le recrache quasi instantanément. Tu crois pas qu’il faut simplement essayer de donner un peu plus de temps aux disques que l’on découvre ?
A ces mots, le Yéti éclata en sanglots.

Un objet en voie de disparition: le Cd...
Ciccio, encore tout essoufflé par son sprint vers la taverne, fut surpris de voir le Yéti pleurer. S’il n’a jamais utilisé ni Deezer ni Spotify (il prétend ne jamais y trouver ce qu’il cherche !) ni aucun journal gratuit (il prétend que la presse est pourrie !), Ciccio se sent pourtant comme un matelot dans son sous-marin lorsqu’on lui parle de la multiplication des possibilités d’écoute gratuite, qu’il considère comme un pré-requis indispensable à l’achat de l’album en question. Car oui, Ciccio fait partie des derniers acharnés à acheter de la musique. Pas des mp3, hein ! Non, des
compact discs.
Alors, évidemment, se pose le problème du temps. Comment faire pour donner autant de temps qu’avant à un album ? Va-t-on passer à côté d’albums plus difficiles d’accès, qui demandent au minimum trois écoutes avant de pouvoir les apprécier ?
Selon Ciccio, la réponse est NON ! Confiant dans son réseau, il pense que si l’album qu’il a raté mérite vraiment le détour, il y aura bien un magazine, un ami, un webzine, bref une voix pour s’élever et le rappeler à l’ordre.